Le passé, avril 2006
Durant les derniers jours de mon baccalauréat en « Histoire, culture et société » (ce bac sera le sujet d’un futur billet, soyez-en certain!),je suis allé dîner avec un de mes bons amis, Tison (appelons-le ainsi, parce que je ne nomme jamais les gens par leur nom sur ce blogue. Ce blogue est un véhicule d’idées, il n’est pas révélateur d’une vie privée. Si j’écris parfois sur mon vécu c’est pour transmettre une idée), que j’ai eu la chance de rencontrer durant mon parcours académique. Nous étions sur le point de faire notre dernier cours obligatoire en HCS ensemble et nous nous demandions ce qui allait suivre après notre démarche commune. Je finissais mon bac et j’allais faire mon entrée à la maîtrise alors que lui, il allait terminer son bac.
Une des premières choses qui nous vint à l’esprit dans cette discussion fut de mettre en place un groupe de discussion autogéré, inspiré des tutorats HCS. Après avoir échangé sur le sujet, il me demanda si j’avais d’autres projets en tête.
Je revins alors sur un projet qui m’a toujours tenu à coeur: celui de prendre la parole dans l’espace public par le biais d’une revue.
« As-tu une idée pour le titre de la revue? » me demanda-t-il.
À ce moment-là, un typhon de souvenirs envahit mes souvenirs et je fus replongé momentanément dans une scène vécue cinq ans plus tôt.
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Le passé, 5 ans plus tôt, avril 2001 à la ville de Québec au Sommet des Amériques
C’était avant que je m’inscrive en tant qu’étudiant en sciences humaines, c’était avant que je ne devienne le secrétaire de l’association des messagers qui cherchait à syndicaliser ces derniers. C’était même avant que je devienne membre d’un groupe d’affinité black bloc ( quoique le moment approchait à grands pas).
Mise en contexte: la haute-ville de Québec était submergée par des nuages lacrymogènes. Des manifestants altermondialistes se confrontaient aux escouades antiémeutes de la SQ. Et en première ligne, se lançant corps et âme contre les forces policières étaient un bon nombre de groupe d’affinité black bloc qui était préparé pour cette confrontation.
Je venais de faire la rencontre de la coordinatrice d’un groupe d’affinité black bloc qui venait d’Ottawa. Nous étions en train de fumer une cigarette à l’Ilôt Fleurie, qui était un espace de repos et de festivités monté comme lieu de réunion et de repos pour les activistes.
Dramatis personnae
Black Widow: Appellons la coordinatrice du petit groupe d’affinité black bloc en question ainsi. Nous avions tous des noms de plume, des noms de code et ceci était le sien.
Agent Havoc: Mon propre nom de plume ou nom de code. Je n’étais pas encore un boxeur à l’époque, ce qui signifie que ce nom n’aurait pas fait sens. De toute manière, je ne suis pas le premier aventurier masqué à avoir changé de nom de code. Robin est devenu Nightwing, après tout.
Acte 1,scène 3
( Sur une petite butte de gazon. Havoc et Widow sont assis et fument une cigarette malgré le fait qu’ils ont les poumons pleins de gazes lacrymogènes. Le soleil est couché. Il y a une scène sur laquelle un Dee-Jay anime la fête. Des dizaines de militants dansent sur le rythme de la musique. Un énorme nuage lacrymogène surplombe la Haute-ville. )
Agent Havoc: Je me sens à la maison, ici.
Black Widow: Pardon?
Agent Havoc: je me sens à la maison. jamais je n’aurais pensé que je puisse un jour vivre un tel moment dans un tel endroit.
Black Widow: De quoi parles-tu? On se fait tirer dessus à coup de balles de plastique et bombonnes lacrymogènes. Tu viens tout juste de recevoir une balle de plastique dans le ventre. Tu t’es lamenté plus tôt que tes verres de contact sont en trainde brüler dans tes yeux malgré ton masque. On résiste, mais c’est la misère ici.
Agent Havoc: je ne parlais pas de là-haut, sur le front, je parle d’ici, à l’ïlôt fleuri.
Black Widow: Explique-moi.
Agent Havoc: Tu ne le ressens pas? Tu ne ressens pas la solidarité ici? Toutes les personnes qui sont ici sont des frères et des soeurs. Dans les manifestations, on a tendance à crier haut et fort « solidarité », mais ici on vit réellement ce concept.
Black Widow: Mais nous sommes solidaires dans des manifestations.
Agent Havoc: Bien sûr, mais c’est toujours de manière négative, de manière oppositionnelle. Une manif est un espace de révolte commune pour ou contre une cause. C’est un espace très temporaire qui est voué à disparaître après quelques heures. C’est différent ici. De toute évidence, lorsque nous sommes là-haut, devant les lignes antiémeutes de la SQ, il est question d’une solidarité négative, oppositionnelle. Mais ici, c’est différent. Ici, on est en train de vivre temporairement ce pour quoi on se révolte. On vit le partage de la nourriture, le partage de nos expériences, on échange entre nous, on fête ensemble. On vit notre humanité de manière tellement spontanée ici. Et vois-tu, ce n’est pas une expérience que je m’attendais à vivre un jour.
Black Widow: Tu sais autant que moi qu’il s’agit ici d’un espace tout à fait temporaire. Dans deux jours, cet endroit ne sera plus. Dans deux jours, l’Ilôt Fleuri aura disparu.
Agent Havoc: Et me connaissant, il y aura toujours une partie de moi qui sera nostalgique de ce moment. Mais c’est une nostalgie de laquelle je pourrai me nourrir pour continuer à résister.
Black Widow: Il y a des tendances tragico-romantiques, chez toi, n’est-ce pas?
Agent Havoc: Je ne sais pas…
Black Widow: Ça me fait penser à l’histoire de la chanson de Jean Baptiste Clément, « Le temps des cerises ».
Agent Havoc: Je ne la connais pas.
Black Widow: Jean Baptiste Clément était un chansonnier du 19e siècle. Il était aussi un militant socialiste. Il avait écrit une chanson d’amour qui s’intitule « Le temps des cerises ». C’était bel et bien une chanson d’amour et il n’y avait,à l’origine, rien de politique dans la chose. Lorsque les événements de la Commune de Paris survinrent, il était, en bon militant, sur place.Durant cette courte période, Clément tomba en amour avec une infirmière de la Commune. Une belle histoire d’amour eut lieu entre Clément et l’infirmière, mais leur relation se termina abruptement lors de la Semaine sanglante, lorsque des milliers de communards, incluant cette demoiselle, périrent de morts violentes. Clément décida alors de dédier « Le temps des cerises » à la mémoire de l’infirmière. Depuis, cette chanson est inscrite dans l’imaginaire comme étant une chanson de gauche. Mais à regarder les paroles, on n’y voit que des paroles nostalgiques et d’amour.
Agent Havoc: Je ne suis pas certain de voir ou tu veux en venir.
Black Widow: L’amour n’est pas que quelque chose qui se vit à l’égard d’une personne. L’amour, ça peut se vivre à l’égard du monde. Et dans ce sens, ce que tu es en train de vivre, c’est un coup de foudre avec l’humanité, parce que tu as la chance d’apercevoir ce qu’elle pourrait être. Sous peu, cette manifestation de l’humanité va disparaître parce que le monde dans lequel nous vivons ne permet pas une telle représentation de l’être humain. Mais tu t’en souviendras, tu continueras à aimer l’humanité. Et, espérons-le, tu ne baisseras jamais les bras et tu continueras à te battre pour cette dernière.
Agent Havoc: je ne sais pas. Je vais écouter la chanson et je te reviendrai là-dessus un de ces jours.
( deux bombonnes lacrymogènes atterrissent près d’eux. Les militants à l’Îlot fleuri se dispersent. Havoc et Widow se lèvent et enfilent leurs masques. )
Black Widow: Go! Go ! On se rejoint plus tard!
(Havoc et Widow se séparent et essaient de rejoindre les gens avec qui ils étaient venus)
(Fin de la scène)
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Le temps des cerises
par Jean baptiste Clément
Cliquez à droite ici pour télécharger la version de cette chanson interprétée par Serge Utgé Royo.
Quand nous chanterons le temps des cerises
Et gai rossignol et merle moqueur
Seront tous en fête
Les belles auront la folie en tête
Et les amoureux du soleil au cœur
Quand nous chanterons le temps des cerises
Sifflera bien mieux le merle moqueur
Mais il est bien court le temps des cerises
Où l’on s’en va deux cueillir en rêvant
Des pendants d’oreilles
Cerises d’amour aux robes pareilles
Tombant sous la feuille en gouttes de sang
Mais il est bien court le temps des cerises
Pendants de corail qu’on cueille en rêvant
Quand vous en serez au temps des cerises
Si vous avez peur des chagrins d’amour
Evitez les belles
Moi qui ne crains pas les peines cruelles
Je ne vivrai pas sans souffrir un jour
Quand vous en serez au temps des cerises
Vous aurez aussi des peines d’amour
J’aimerai toujours le temps des cerises
C’est de ce temps-là que je garde au cœur
Une plaie ouverte
Et Dame Fortune, en m’étant offerte
Ne saura jamais calmer ma douleur
J’aimerai toujours le temps des cerises
Et le souvenir que je garde au cœur
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Le passé, avril 2006
Je répondis à Tison sans hésiter: « Le temps des cerises ».
Nous en avons parlé à d’autres personnes qui sont de devenues des membres du collectif de rédaction. Le nom de la revue fut acceptée par le collectif, à mon plus grand plaisir. Deux numéros ont été, depuis, publiés. Le premier avait pour thème « l’espace public » et le second, « le temps ».
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Pour moi, le temps des cerises est, en effet, une histoire d’amour que nous, en tant que civilisation, avons connue, même si ce n’est que pour un moment. Il est clair pour moi que Clément avait dédié cette chanson à ses deux amours, soit, d’abord et avant tout, la courageuse infirmière dont il était amoureux, et aussi au courage des communards qui ont assumé pleinement leurs libertés et leur humanité au prix de leurs vies. C’est une chanson d’amour à une femme et à un idéal d’humanité. C’est l’expression de la nostalgie d’un amour connu et perdu de manière tragique. Mais les peines d’amour sont nécessaires parce qu’elles maintiennent en vie en nous cet idéal qui semble être perdu.
Nous ne sommes plus dans le monde des communards. Les espaces de dialogue,de liberté et la manifestation spontanée de notre humanité ou de nos libertés politiques n’ont tendance qu’à se faire écraser de manière mécanique dans le monde contemporain.
Pourtant, en gardant le souvenir d’une humanité légèrement plus accomplie, je crois encore sincèrement que tout n’est pas perdu. Je crois encore que des espaces de dialogue et de réflexions communs sont encore possibles. En fait, c’est ainsi que je conçois la revue de laquelle je participe en tant qu’un des membres du collectif de rédaction.
Cette revue est, en fait, une chanson d’amour à la pensée, au politique, au monde et à l’humanité. C’est aussi au travers de cette chanson qu’une partie de notre humanité peut se manifester.
Et évidemment, c’est une chanson collective.
Faire expérience de notre humanité, c’est quelque chose qui passe nécessairement par la rencontre de l’Autre,
Et c’est pour cette raison que je vous invite vivement à soumettre des créations pour le troisième tome du temps des cerises. La thématique est « Le regard ». Peu importe la longueur, peu importe la forme. Poésie, essai critique, aphorismes, photos…. Tous les médiums sont le bienvenue.

Thème: Le regard
Soumettre avant le 24 juin 2008
redaction(a commercial)letempsdescerises.info
Bref, tous les médiums sont légitimes pour exprimer notre humanité et notre amour au monde.
Cordialement,
Le gentleman boxeur